La fabrique de cartes à jouer Grimaud a été fondée en 1848 à Paris, par Baptiste-Paul Grimaud. Tous les collectionneurs de cartes et de nombreux joueurs connaissent ce nom mais on connaît moins bien l'histoire exemplaire de cet entreprenant capitaine d'industrie. Et il aura fallu attendre 1999, le centenaire de sa mort, pour que la commune de Brûlain redécouvre un enfant du pays qui avait pourtant réussi à se faire un nom au niveau international grâce à son esprit d’entreprise.

 

Fils d’un soldat de Napoléon

 

Baptiste-Paul Grimaud est né à Brûlain, petite commune des Deux-Sèvres, le 6 mai 1817. Il est le fils de Marie-Anne Clotilde Hippeau et Paul Grimaud, un père qui était devenu garde-champêtre du fait d’une blessure reçue au cours des campagnes napoléoniennes, qui l’avaient conduit de l’Autriche à l’Espagne.

Après ses études à Niort, il entre au service d’un entrepreneur de roulage. Au début des années 1840, suite à la mort de son père, il décide de courir lui aussi l’aventure et quitte les Deux-Sèvres pour Paris afin d’y chercher fortune, toujours dans le transport. Il est alors âgé de 23 ans. Il s’installe en tant que commissaire de roulage, une activité de négoce qui se développe avec l’essor du chemin de fer. Contrairement à son père qui avait combattu les Anglais, Baptiste-Paul épouse une londonienne, à Paris, puis se lance peu après dans l’entreprenariat.

 

Les premiers associés

 

Grâce à l’argent gagné auparavant, il s’associe d’abord en 1849, avec des fabricants de cartes à jouer dont il rachète peu après l’entreprise située dans l’est de Paris. En 1851, il devient également l'associé des fabricants Martineau et Bourru, 66, rue de Bondy. Avant qu'ils ne lui cèdent l'entreprise l’année suivante, les trois associés décident de créer la société Grimaud & Cie, à la veille du Second Empire.

Eugène Martineau et Marcel Bourru avaient choisi de s'associer en 1849 pour exploiter le brevet n°6103, déposé en 1847 par Henri- Eumènes Roche, « chimiste à Paris » — et que celui-ci leur avait cédé —, pour la fabrication de cartes « dites opaques ». Initialement installés au 66, rue de Bondy (actuelle rue René-Boulanger, 10° arrondissement de Paris), ils se sont déplacés au 70 de cette même rue avant de céder leur affaire.

Baptiste-Paul Grimaud était à l'affût du moindre « coup ». Aussi s'associe-t-il en 1853 avec un nommé Marchand pour produire des cartes-jouets et des cartes-dominos. Avec son nouveau collaborateur, il participe en 1855, avec succès, à l'Exposition Universelle de Paris et y obtient la « mention honorable ».

Au cours de l'année 1855, la maison B.-P. Grimaud édite aussi un Jeu de cartes astronomiques et géographiques assez curieux. Le roi de pique est Saturne; la reine, Pallas, et le valet, Mercure. Le roi de carreau est Uranus; la reine, Junon, et le valet, la Terre. Le roi de trèfle est Jupiter; la reine, Cérès, et le valet, Vénus, tandis que les cœurs sont représentés par le Soleil, Vesta et Mars. Les séries indiquent les différentes parties du monde : les piques, l'Océanie; les cœurs, l'Afrique; les carreaux, l'Europe, et les trèfles, l'Amérique. Enfin, les cartes à points sont consacrées au règne végétal et au règne minéral.

Toujours friand d'innovations, il passe contrat avec Jean-Marie Blaquière, le 10 mars 1856, pour lui racheter son brevet d'invention de cartes « aérofuges ou gauffrées » ainsi que la machine spéciale qu'il a mise au point.

Puis en 1858, il rachète le fonds d'atelier et les outils du marchand-cartier parisien Arnoult. Exerçant alors en tant que Fabricant de cartes à jouer à Paris, il devient le fondateur de la maison B. P. Grimaud en 1858.

 

Le roi du brevet

 

Mais l’atout maître de Baptiste-Paul Grimaud, c’est l’innovation et le brevet. C’est ainsi qu’il récupère une innovation majeure dans la carte à jouer, celle de la carte réversible, qu’il améliore avec la carte à deux têtes en diagonale, permettant une ouverture plus discrète de son jeu. C’est aussi lui qui innove avec la carte opaque lorsqu’il rachète, dès 1850, les droits sur ce brevet d'invention.

En 1858, il rachète également le procédé inventé par Firmin Chappellier, relatif à la fabrication des coins ronds métallisés, auxquels, jusqu'ici, personne ne semblait avoir pensé. Une innovation et véritable bond technologique, qui facilita grandement le maniement des cartes à jouer, en renforçant leur solidité. Le 21 janvier 1858, un échange de lettres scelle en quelque sorte le marché. Chappellier, ce curieux personnage couvert de dettes, détaillait les avantages merveilleux des cartes à coins ronds et parlait de déposer des brevets à l'étranger. Il n'hésitait pas à dire qu'« il y a là une fortune à faire en peu de temps » ! Le contrat fut donc signé entre Grimaud et Chappellier le 25 juillet 1858, prévoyant la cession à Grimaud de la nouvelle invention et moyennant versement à Chappellier de 1 200 francs par an pendant quatre années. Malheureusement, cette innovation est aussitôt copiée, conduisant Chappellier et Grimaud à se défendre, avec succès, contre les nombreux contrefacteurs.  

C’est également à Baptiste-Paul Grimaud qu’on doit l’index d’angle qui rappelle la valeur des cartes, ou encore le vernis qui protège les cartes et les rend moins salissantes. Mais Baptiste-Paul Grimaud ne se contente pas d’innover, il est aussi vigilant sur le droit, d’où un grand nombre de brevets.

 

L’essor de l’entreprise

 

Au mois d'août 1865, Grimaud quitte le local de la rue de Bondy, devenu trop petit, pour s'installer, non loin de là, au 54, rue de Lancry (10° arrondissement de Paris) où l'enseigne « B.P. GRIMAUD » est encore visible aujourd'hui, au-dessus de la porte cochère.

Le 1er septembre de l'année suivante, Charles Chartier, un jeune homme fortuné, s'associe avec lui. Un apport financier qui va énormément aider notre fabricant et petit à petit, de nouvelles machines sont mises en service. Profitant ainsi de la loi de septembre 1870 qui autorise les cartiers à imprimer librement leurs cartes, l'entreprise s'équipe de presses typographiques et lithographiques.

En 1872, la maison Grimaud édite également un magnifique Jeu Politique. Un exemplaire ayant appartenu à la collection de Georges Marteau, est aujourd'hui conservé à la Bibliothèque Nationale de France, à Paris. [Exemplaire BNF accessible en ligne]

Dès lors, l'ascension est très rapide. La maison Grimaud est bientôt à la pointe de l'industrie cartière en matière de mécanisation et de production. Elle quintuple son capital entre 1876 (600 000 anciens francs, soit à peu près 10 millions de francs) et 1910. Le nombre de ses salariés passe de 230 en 1889, à 350 en 1895 et 554 en 1906. A cette date, près de cinq millions de jeux sont produits, dont la moitié destinée à l'exportation (Roumanie, Bulgarie, Grèce, Turquie, Italie, Tunisie, Brésil et Uruguay principalement). La société absorbe peu à peu ses concurrents, soit totalement, soit en prenant une participation dans leur capital.

Dès 1876, Grimaud rachète aussi à Charles Pellerin le matériel et les modèles de cartes de la célèbre imagerie d'Épinal. Celle-ci venait de décider l'arrêt d'une activité ancestrale, quoique plutôt réduite, mais que la concurrence rendait désormais peu rentable. Puis c'est au tour de Léo Marteau, un de ses neveux, d'être associé à l'affaire.

En 1877, un brevet — le premier déposé par Grimaud — marque l'apparition de l’index en coin, employé aujourd’hui de manière universelle. Grimaud devient alors le plus important cartier français.

En 1885, il acquiert une part importante (65%) du capital de la fabrique Camoin de Marseille, son plus important concurrent et en 1888, les deux entreprises fusionnent tout en conservant leur autonomie. Grimaud emploie alors plus de 200 ouvriers à Paris.

En 1891, c'est au tour de la manufacture parisienne de Lequart et Mignot de tomber dans l'escarcelle ; suivront, un peu plus tard, Bony à Lunéville, Dieudonné à Angers, Fossorier et en 1910, Amar à Paris.

En 1895, la réussite de Grimaud est telle qu’il devient le Premier cartier de France avec 350 ouvriers employés à Paris, dans ses usines, où il a aussi introduit d'autres progrès technologiques, comme la rotative et le système de mise en paquets automatique. Mais cette même année, l'impôt sur les jeux de cartes est augmenté. Craignant de ce fait une diminution de son chiffre d'affaire, Grimaud, pour diversifier ses activités, installe, 6 rue David d'Angers, une usine de fabrication de cartes et bristols pour la photographie.

 

Elu de Paris

 

En 1874, c’est presque tout naturellement qu’il devient conseiller municipal de Paris, jusqu'en 1883, élu dans le quartier de la Porte Saint Martin, où se situait sa manufacture. Le roi de la carte à jouer sera également conseiller général de la Seine, sous l’étiquette républicaine. Il s'occupe également, durant quinze années, de l'administration d'un bureau de bienfaisance.

Peu avant de jouer l’ultime carte de son parcours exceptionnel, et d’être enterré, en 1899, dans le cimetière du Père Lachaise, Grimaud est promu au grade d'officier de la Légion d'honneur et il est fait Chevalier de la Légion d'Honneur le 26 ou 27 Mai 1895. Il a aussi obtenu le Diplôme d'honneur à l'exposition internationale d'Anvers et il fut également un Membre du jury à l'exposition internationale de Lyon.

Il n’avait pas pour autant oublié sa commune de naissance. Il y a en effet financé un lavoir avec abri et pompe, ainsi qu’une bibliothèque populaire inaugurée en 1831, avec de nombreux ouvrages, à l’instar de celles qui s’étaient développées à Paris.

Grimaud, un nom bien vivant

 

Baptiste-Paul Grimaud décède, le 21 Avril 1899, à son domicile, 46 rue de Londres, à l’âge de 81 ans, sans connaître l'apothéose de l'exposition universelle de 1900. L’entreprise poursuit malgré tout son essor grâce à Georges (1851-1916) et Léo (1848-1920) Marteau, ses neveux, originaires de Chizé, qui prennent aussitôt sa succession. Ingénieurs de l'Ecole centrale des arts et manufactures avec Julien Emile Boudin, gendre de Charles Chartier, ils deviennent tous les trois progressivement associés à la direction de la société. La “ cartière ”, marque qui devait dorénavant illustrer les jeux Grimaud fait également l'objet d'un dépôt en 1891.

Après 1909, une nouvelle génération prend les commandes de la société : Georges Marteau s'éloigne pour raison de santé et pour mieux de consacrer à ses collections d'art et Paul Chartier succède à son père décédé en 1910. Le 19 mai 1909, la société prend alors le nom de « Chartier, Marteau et Boudin » qu'elle ne quittera plus jusqu'en 1962. Et le Maître-cartier et grand collectionneur, Georges Marteau, meurt en 1916, non sans avoir donné à la Bibliothèque Nationale la superbe collection de cartes à jouer anciennes qu'il avait constituée et d’autres objets d’art d’Extrême-Orient.

En 1920, Léo disparaît à son tour, laissant son fils, Paul Marteau (1885-1966), seul aux commandes de Grimaud. L'homme est plus épris de philosophie que de méthodes industrielles et c'est lui qui va lancer en 1930 l'« Ancien Tarot de Marseille » qui fascine, depuis, des générations d'ésotéristes-occultistes. Il s'agit d'un tarot italien du catalogue Grimaud rénové et commenté dans un ouvrage publié en 1949. Ce tarot ainsi que diverses collaborations à la revue Connaissance, au début des années 1920, témoignent de son intérêt constant pour l'ésotérisme. Esprit cultivé, il fréquente le dessinateur Willette, les écrivains Jean Paulhan et Louis-Ferdinand Céline (qu'il aidera après la Libération).

Mais la guerre et la perte des débouchés coloniaux, le vieillissement des machines et des méthodes, la disparition, en 1945, du monopole d'État mettent à mal la santé de la firme et après le décès du dernier neveu, la prestigieuse fabrique passe aux mains de diverses entreprises.

Le 1er janvier 1946, la Régie des cartes à jouer est supprimée. La maison Grimaud doit alors faire face à une concurrence accrue. Après avoir essayé de s'ouvrir à des capitaux extérieurs en créant une société anonyme, son directeur, Yves Sicart, gendre de Paul Chartier, vend la marque et la clientèle, en 1962, à Jean-Marie Simon, directeur de « La Ducale », à Nancy. Les bureaux de la rue de Lancry sont abandonnés et l'usine de la rue David d'Angers est détruite avec toutes les machines qui s'y trouvent alors que la nouvelle société, à l'origine du rachat, est baptisée « J.M.S.-France Cartes ». Un chassé-croisé financier fait ensuite passer « France-Cartes » dans le giron de Parker Brothers, qui, lui-même, passe sous le contrôle du groupe américain General Mills, devenant ainsi, en 1968, propriétaire de ce qui reste de Grimaud.

De mains américaines, l'entreprise est cédée en 1986 au groupe allemand Jany qui possède ASS, l'équivalent allemand de France-Cartes, bien qu'au 54 rue de banale (10. arrondissement de Paris), l'enseigne GRIMAUD subsiste encore. A côté de Ducale ou Héron, elle reste ainsi une marque leader de la carte à jouer, en France et au-delà.

 

 

 

Changements de Raison Sociale

 

12 Juin 1851 Grimaud Et Cie
1er sept. 1866 B. P. Grimaud et Ch. Chartier
17 février 1876 Grimaud, Chartier et Marteau
1er octobre 1887 Grimaud et Chartier
7 juin 1899 Chartier, Marteau Frères et Boudin
19 mai 1909 Chartier, Marteau et Boudin
1962 Liquidation de la société

 

Finalement, tout le prestige de la maison Grimaud tient à Baptiste-Paul, son fondateur, qui a su la faire évoluer d'un artisanat à une grande entreprise industrielle. Pendant plus d'un siècle, comme en témoignent les changements de raison sociale, cette entreprise singulière est restée une affaire de familles, la sienne et celle de son principal associé, Charles Chartier.

 

[Notice BNF des autres jeux B.-P. Grimaud accessibles en ligne]

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